Pour un rasage qu’il voulait impeccable, le ministre Grelin Brosatèque appliqua son visage quelques secondes sur le maralix (masque-rasoir-laser) qui cicatrisa instantanément quelques boutons inhabituels sur son visage. Il n’y prit pas vraiment garde, pressé comme tous les matins par le tombereau de tâches qui l’attendaient. Il ingurgita son petit déjeuner, debout, resserra sa cravate et descendit. Sa voiture l’attendait pour le conduire rue Cambon. Il avait rendez-vous avec le président du Conseil Constitutionnel pour évoquer le remplacement du conseiller Rinieri qui venait de se suicider pour échapper à un scandale après sa mise en accusation pour détournement de fonds publics. Brosatèque soutenait la candidature du maire d’une métropole du sud-ouest à qui il ne pouvait rien refuser. Il lui avait tenu l’échelle quand il était premier ministre, et réclamait aujourd’hui qu’il soldât son compte en favorisant son intégration à cette moelleuse institution, si délicieusement discrète et rémunératrice.

Il piochait dans la boîte d’ailes d’insectes caramélisées aux graines de sésame, toujours présente dans sa voiture, et qu’il consommait de manière addictive. Depuis son lever, son ventre roucoulait, et maintenant sa digestion lui pesait. Il ne se sentait pas vraiment dans son assiette. Il avait trop chaud dans le confort pourtant parfaitement tempéré de la voiture.

— L’andropause ? s’interrogea-t-il. Il se situait dans la tranche d’âge éligible. Non, non, pas le temps, trop d’actions à mener, de manipulations à reconfigurer, d’intérêts à protéger. Et je sais que je ne dors pas assez. Aujourd’hui, il n’y a plus que ceux qui travaillent comme des enragés et ceux qui « s’épanouissent » avec leur revenu garanti. En fait ils sont trop contents de vivre de l’argent public pendant que d’autres s’échinent à faire tourner la machine économique.

En réalité la machine tournait toute seule, automatisée et robotisée à souhait. Mais, pétri d’une éducation conservatrice, il était opposé à cette mesure récente et vouait toujours à la valeur morale du travail un culte désuet et très minoritaire, même au sein de son groupe politique. L’instauration du revenu garanti constituait pourtant une réussite. Il répondait à de nombreux besoins exprimés par la population sur les registres globaux connectés. La misère disparut très vite et les inégalités de revenus diminuèrent. La disparition accélérée des emplois générait jusqu’alors dans toute la société une angoisse croissante de perdre ses revenus. Avec l’assurance de percevoir toute sa vie le minimum indispensable, elle se transforma en une énergie psychotonique, les maladies nerveuses régressèrent et les comptes de la Caisse de Couverture Sanitaire et Sociale se rééquilibrèrent rapidement. Le ministre Brosatèque persistait néanmoins dans son idée que seul l’effort et la souffrance dus au travail valorisaient l’être humain, dut-il oublier toute sa vie l’idée même du bonheur.

De retour à son bureau, il transpirait de façon inhabituelle et sentait sa concentration disparaître aussi vite que des promesses électorales. Stéphanie lui avait préparé les dossiers qu’il devait voir pour la troisième réunion « projets industriels horizon 2070 – 75 ». Elle le regarda, la lippe auto-interrogative.

— Stéphanie, apportez-moi de la vitamine C amplifiée, et rapidement je vous prie, demanda-t-il avec une brutalité à peine atténuée par ses habituelles formules de politesse à l’ancienne.

Il ferma la porte de son bureau, s’assit et s’évanouit. Quelques minutes plus tard, Stéphanie frappa, puis entra, tenant d’une main le petit plateau en argent portant, sur un fin napperon en dentelle, un verre d’eau et les cachets demandés. Très surprise, elle émit un son incontrôlé, entre « houlà » et « hourrah », posa le plateau et, mue par son tempérament d’urbaine active, s’affaira de façon parfaitement adaptée à l’événement. Son efficacité s’exprimait naturellement. Tout ce qu’il faut, avec goût mais sans gras, comme disait son ministre.

Il mourut néanmoins.

Stéphanie se chargea promptement d’annuler les rendez-vous du jour. Elle commença par télévisualiser la députée Marjolaine Lecoeur. Celle-ci, par principe, renifla violemment deux fois pour marquer son énervement. Elle profita de cette modification d’agenda pour consulter sur son écran le relevé des médias que Jérémie, son assistant parlementaire, lui postait chaque matin. Au menu du jourd’hui, 12 mai 2068, les contestations des illectronistes, assez violentes, le refus des profs de la nième réforme de l’internécole concoctée par le nouveau ministre de l’Education Logicielle Nationale (une télégrève prend de l’ampleur depuis 48h), les ratés du Health Data Hub laissant fuiter depuis l’hébergeur les informations sur leur santé de milliers de patients, une analyse de la faiblesse du taux d’emploi dans le pays, un reportage sur les effets du revenu garanti sur le renouveau démocratique, les sempiternels incendies aux quatre coins du monde, etc.

— Bon, rien de bien neuf, marmonna cette femme imposante dont la forte mâchoire mastiquait son petit déjeuner composé d’une bouillie d’insectes à l’aspartame, accompagnée d’un café, luxe rare qu’elle pouvait s’offrir.

Elle parcourut avec amusement les quelques lignes sur les cent ans des évènements de mai 1968. C’était les débuts de la V° République, qui sévissait toujours, mais bien modifiée, comme un couteau dont on a remplacé le manche avant de changer la lame. Elle passa rapidement sur l’éternel marronnier de l’augmentation irréversible de la température depuis 50 ans (on en est à + 4,78 degrés depuis 2018). Elle en vérifia avec satisfaction les conséquences tout à fait positives sur l’industrie du « cold air ». Les actions de Marjolaine dans la firme I.A‑Climatisation avaient plus que doublé en trois ans.

Malgré la clim finement réglée par l’intelligence artificielle de la gestion du bâtiment, elle sentait des bouffées de chaleur lui monter au visage. Désagréable. Elle se servit un verre d’eau en pensant aux besoins de financement de sa circonscription. Elle en était à son troisième mandat de députée et savait habilement jouer avec les ficelles des marionnettes administratives. Elle voulait obtenir une aide de l’Etat pour la construction d’un centre de loisirs. Cinq hectares entièrement sous verre, à air auto-refroidissant, à côté de Fontenay-Le-Comte, en bord de mer, face à ce qui était autrefois le Parc national du Marais poitevin. Totalement clos, ouvert 24 heures sur 24, géré des sous-sols au plafond par un nouveau système intégré d’intelligence artificielle ne nécessitant plus que la télésurveillance d’un engineer – manager et son assistant. Le complexe pourrait accueillir cinq mille personnes au début et on pourrait rapidement en accueillir le double. Marjolaine Lecoeur avait vite compris que l’instauration du revenu garanti, en brisant le lien entre emploi et revenu, avait libéré les esprits. Une fois disparue l’angoisse du lendemain, la part des loisirs dans le budget des citoyens remonterait doucement. Il fallait profiter de l’aubaine !

L’investissement paraissait raisonnable si elle obtenait d’y inclure le produit de la vente des bâtiments abritant autrefois les écoles du département. Cela servirait à financer l’UNC (unité nucléaire condensée) fournissant l’énergie. Coût d’exploitation dérisoire. Donc bon rendement. Elle prévoyait d’y investir ses deniers. La sœur de son compagnon lui servirait à masquer son nom, comme les autres fois.

Elle voulut parler à Jérémie mais n’atteignit pas son écran, vomit bile, verre d’eau, café et bol d’insectes, et s’effondra sur le tapis connecté. Quand Jérémie lança la visiocom, étonné de ne pas avoir été appelé, il vit Marjolaine Lecoeur étendue au sol. Il paniqua un peu, égoïstement (« oh merde !… tout le boulot qui m’attend si elle est malade ! »). Elle n’était pas malade, elle était morte.

Un peu affolé, Jérémie appela son père, qui lui avait trouvé ce poste, pour savoir quoi faire. Celui-ci sortait de ses somptueux quatre-cents mètres carrés de fonction de l’hôtel de la Questure. Il conseilla à son fils de rester calme. Il allait s’informer et le tiendrait au courant.

Il venait d’être élu premier questeur de l’Assemblée Nationale à la suite de la mise en examen de son brillant prédécesseur, qui, tout brillant qu’il était, avait mélangé un peu trop de factures dans sa gestion de l’Association de Financement pour la campagne d’un ancien président de la république.

Avant de se rendre à la réunion de questure hebdomadaire, il voulait passer chez Hortense. Cette jeune journaliste, beauté cachée comme la vérité dans une campagne de com, apportait à son quotidien une fraîcheur annexe bienvenue dans ces temps caniculaires. Malgré ses recherches pugnaces, elle ne trouvait pas d’emploi. Les postes dans les rédactions étaient pour la plupart tenus par des logiciels. En attendant elle vivait de son revenu garanti. Il voulait l’inviter dans ce restaurant très chic, avec ses recettes d’insectes très innovantes, que sa femme lui avait vanté.

À cette heure matinale, la rue de l’Université était vide. Sa voiture l’attendait. Son maître d’hôtel – garde du corps pointa l’adresse de l’appartement de la rue de Cadix où habitait Hortense. La voiture les y conduit sans bruit. Il pensait à l’épaisseur de ses cheveux sur sa peau. Il avait un peu de mal à respirer. Il aspira un peu d’air, remplissant avec peine le haut de ses poumons. Il la voyait danser dans la voiture, de plus en plus érotico-dépouillée, sans que pour autant sa verge ne progressât d’un pouce. Il s’en étonna, lui qui prétendait bander pour un soupçon de clin d’œil de velours.

Il arriva chez elle, essoufflé. Hormis l’escalier, aucune montée non plus à signaler pendant le baiser d’accueil sur le palier. Ce néant persistant aurait chagriné sa haute considération (« moi, un dégonflé ? ») si un vertige ne l’avait envoyé au tapis comme un sac tombé du camion. Hortense s’alarma de le voir défait si tôt le matin. Ne sachant trop comment intervenir, elle courut chercher le garde du corps-maître d’hôtel, endormi dans la voiture. Sur le lit, défait lui aussi, ils déposèrent à eux deux le corps toujours sans conscience de l’homme politique. Un épais filet de bave coulait de sa bouche tordue. Il ressemblait à un monstre de cinéma. Hortense détestait ce laisser-aller. Elle se jura de rompre rapidement cette relation qui d’ailleurs lui pesait déjà, et se demanda comment l’annoncer à son amant. Abruptement ou en douceur ? Elle n’eut pas à choisir. Cet homme prévenant était déjà mort.

Le maître d’hôtel-garde du corps se chargea de faire venir discrètement une ambulance. Il ordonna à Hortense, en la menaçant de la foudre divine, le silence absolu sur ce malaise, sans même s’être rendu compte que son ministre avait trépassé. Elle bredouilla un acquiescement, se demandant comment elle pourrait exploiter l’info sans révéler ce qui l’impliquait personnellement dans le récit des événements.

Les trois ambulances avaient conduit leurs froids passagers à l’Hôpital Universitaire de la Pitié Salpêtrière. Devant la fenêtre de son laboratoire, le professeur Niasse Ragoût, grand type maigre comme une patte de héron, chef du service virologie et directeur de l’Institut de Recherches Hospitalo-Universitaire sur les maladies rares, contemplait le ciel qui ne variait jamais que du gris souris (beau temps) au gris fer (variable) ou anthracite (pluie). À l’arrivée de ces cadavres politiques, le professeur Ragoût se secoua et interrogea son diagnostic-décodeur. Plusieurs zones rouges zébrant l’écran indiquaient que l’I.A. relançait les données pour livrer sa réponse. Celle-ci vint, incompréhensible pour Ragoût : humanitatis blatta affectio. Et sans aucun commentaire ! Il ne comprenait pas. Le logiciel s’auto-révisait chaque jour ! Il aurait dû remplir tous les champs concernant cette maladie. Même les maladies extrêmement rares ou disparues apparaissaient très précisément. Et là rien. Juste un nom, sans doute créé de toutes pièces par le logiciel, pour ne pas avoir l’air de sécher. Il rechercha ce que cela pouvait signifier, bricolant vainement (et inutilement, l’I.A avait déjà effectué la totalité des recherches).

Cet homme fin et subtil remarqua que la liste des victimes, qui s’allongeait d’heure en heure, relevait exclusivement du cercle politico-administratif : élus, hauts fonctionnaires et étudiants de l’Ecole Internationale d’Administration. Parmi les morts, on comptait aussi des ressortissants du monde des affaires issus du même cocon, qui pantouflaient grassement dans le privé. Le professeur Ragoût, en homme de science positiviste, se perdait en conjectures, mais réagit en homme d’action. Il réunit son équipe, prit contact avec des savants du monde entier, publia sur de prestigieux sites scientifiques, se créant, bien involontairement – pour cet homme discret mais d’une modestie inconvenante – une renommée internationale. Pourtant il n’aboutissait à rien alors qu’il y avait urgence. Il déprimait un peu, très déçu de l’absence de résultats de ses travaux. Alors, cet homme inventif décida d’expérimenter sur lui-même les effets d’un traitement qu’il jugeait révolutionnaire. Il administra une composition moléculaire de son invention à des blattes de dernière souche, modifiées génétiquement. Malheureusement, il ne put en vérifier les résultats. En ingérant sa préparation, une patte de cancrelat causa une fausse route et se coinça dans sa gorge. Il mourut en gargouillant, étouffé par sa géniale trouvaille.

L’inquiétude augmentait : deux autres cadavres arrivèrent en fin de matinée, la directrice de cabinet du ministre du Renouvellement Energétique et un sous-secrétaire d’État de provenance indéterminée. Dans l’après-midi, six autres décès.

Dans et hors la capitale, le nombre de morts s’élevait à quarante-deux en fin de journée. On trouvait dans le lot plusieurs députés et assistants parlementaires, deux préfètes et tout une lignée hiérarchique de sous-directions de sous-secrétariats d’État assez vaguement identifiés. Les jours suivants, l’épidémie s’aggrava.

Un autre sujet de préoccupation se présenta aux équipes déjà surchargées du professeur Ragoût, qui donnera bientôt un beau nom de rue. L’institut médico-légal où les corps étaient conservés faisait face à une invasion de blattes. Le renforcement des mesures d’hygiène ne changea rien, les corps se couvraient de cancrelats. Les préposés à l’entretien des bâtiments assuraient que les insectes sortaient littéralement des corps allongés. On constatait le même phénomène dans toutes les salles où gisaient les nouveaux cadavres.

Matignon et l‘Elysée affichaient avec assurance une belle maîtrise commune de la situation. Une cellule de crise centralisait les informations. Une cellule d’urgence centralisait les réponses à apporter aux médias. Une cellule de contrôle, au ministère de la Sécurité Générale, centralisait les récentes activités des groupuscules répertoriés SD (suspects et dangereux) : les activistes végétariens, nostalgiques de l’énergie fossile, factions pro et anti pub stellaire, défenseurs de la vie libre des insectes, etc. La pandémie se montrait assez indifférente à ces mesures énergiques.

Comme l’avait observé le pertinent professeur Ragoût – qu’il repose en paix – les hautes sphères de l’Administration aussi s’aperçurent bien vite que seul leur petit monde fermé était touché par la crise épidémique. Cette constatation vida peu à peu les bureaux, chacun arguant de motifs totalement justifiés et très éloignés de l’épidémie (cambriolage des grands-parents fatigués, opération délicate de l’animal de compagnie dans une clinique privée à l’étranger, etc.). Mais leurs absences se révèleraient sans conséquence sur la maîtrise des affaires car « je reviens très vite et reste constamment joignable ».

Les cancrelats n’étaient pas seuls à être en incessante activité. Depuis l’instauration du revenu garanti versé individuellement à tous les résidents, de nombreux aventuriers de l’entreprise lançaient des structures plus ou moins élaborées et prometteuses. La sécurité apportée par un revenu versé toute leur vie conférait une grande confiance aux prétendants entrepreneurs. Ils pouvaient démarrer sans la charge de leur propre salaire, et en cas d’échec, ils continueraient à percevoir le minimum nécessaire pour se loger, s’alimenter, bref faire face à leurs besoins essentiels, et pourquoi pas, se relancer !

À 23 ans, Nicar Osbech, un grand échalas plié comme une tête de cintre, se croyait prêt à démarrer. Jusque-là son revenu garanti lui permettait une vie sobre qui lui convenait en attendant de passer à autre chose. Depuis toujours, il nageait dans le bricolage comme un fœtus dans une solution de formol. Tout petit, il réparait inlassablement les objets domestiques que ne cessaient de casser ses quatre frères (infernaux) et ses trois sœurs (insupportables). En naissant, ses doigts savaient déjà tout faire. Dans les garages de la périphérie qu’il squattait, dans ce qui n’était plus une cité mais des immeubles délabrés et à moitié vides, réhabilités des dizaines de fois à grands frais de politiques de la ville, il entreposait des monceaux de pièces de toutes sortes et provenances. Il imaginait, essayait, inventait. En ce moment, il reprenait un ancien prototype ressemblant à un gros scarabée monté d’un épais tuyau et égayé de dizaines de diodes clignotantes. L’appareil pouvait aspirer de grandes quantités de déchets de toutes sortes.

— C’est garrin, Nicar, ta bellepou à tube ! lui dit Alibeth, sa copine revêche, petit modèle aux cheveux bruns ondulés et à l’intelligence rapide comme un virus informatique.

— Attends ! Ce truc peut trier tout ce qu’il avale, dès l’aspiration. Il sépare les composants des détritus et même ceux de la poussière ! lui répondit-il. C’est simple, j’aspire et je livre trié.

En contemplant l’objet bizarre, une petite lumière s’alluma dans l’imagination d’Alibeth Fargo. Elle travaillait au service communication de l’hôpital Avicenne de Bobigny, et savait déjà pour ces cafards qui couvraient les cadavres amenés à la morgue. Son amie Quaristelle, infirmière dans l’équipe du professeur Ragoût, tellement regretté, l’en avait informée. Elle expliqua son idée à Nicar. En adaptant son scarabée, ils pouvaient nettoyer les morts et récupérer les cafards vivants. Alibeth croyait savoir qu’ils pullulaient ! Ensuite ils les vendraient aux industries qui concoctaient toutes ces recettes à base d’insectes. Le besoin en protéines ne cessait de grandir. L’approvisionnement en céréales pour les humains comme pour les animaux devenait de plus en plus improbable avec les canicules, les tornades, les sols empoisonnés et ceux confisqués par les surfaces construites. Les poissons encore présents en mer n’étaient plus comestibles depuis que les derniers spécimens avaient muté et consommaient le plastique, dernière nourriture disponible dans l’océan. Les insectes constituaient la nouvelle richesse qui allait enfin relancer la croissance que tous les économistes espéraient ! Malgré la disparition d’une très grande quantité d’espèces, celles qui avaient pu être conservées étaient maintenant élevées et servaient de nourriture aux humains. Une opportunité énorme pour d’ingénieux inventifs comme Nicar et Alibeth.

Quelques incursions, nocturnes autant que subreptices, à la morgue de l’hôpital, leur permirent de tester l’appareil et vérifier leur hypothèse. Totale réussite. Par aspiration, le scarabée triait les substances recyclables recueillies dans les corps (produits médicamenteux, métaux lourds, composants chimiques, sang, humeurs, implants divers, etc.) d’avec les cafards, nettoyés par air comprimé directement dans l’appareil. Presque rien à jeter, presque tout à revendre !

Les cafards de Nicar et Alibeth provenaient tous de la même souche, humanitatis blatta affectio. Les blattes ne constituaient pas la nourriture la plus appréciée du public, mais il semblait à Nicar que cette souche différait celles de ses congénères. Il lui fallait expérimenter avant de se lancer. Il passa des heures à concocter des recettes et servit à Alibeth plusieurs soirs de suite ses préparations. Nicar avait soigné le décor, nappe en tissu, fleurs et chandelles. Malgré son tempérament grincheux, et les remarques acerbes qu’elle ne retenait jamais, Alibeth mangeait de bon appétit. Tous deux convinrent que ces cancrelats-là étaient nettement plus goûteux que les autres cafards. C’est décidé, ils montent leur boîte ! Au fur et à mesure des dîners, Alibeth changea, souriait davantage et semblait plus gaie. Plus amoureuse aussi.

Avec leurs premières rentrées, leurs ambitions grossirent aussi rapidement qu’un consommateur de pizzas industrielles devant sa télé ; ils voyaient grand. Alibeth se chargea des relations avec les gardiens des morts pour récupérer la matière première et Nicar de la fabrication des couveuses à cancrelats. Les garages squattés ne suffirent plus. Il fallut investir dans des entrepôts plus vastes puis dans de vraies usines à élever des blattes. Nicar et Alibeth créèrent un nombre toujours croissant d’emplois. Pour quatre heures de travail quotidien, ils fournissaient un bon salaire, s’ajoutant au revenu garanti que tout le monde percevait. Le personnel avait le sentiment de participer véritablement à une aventure commune en recevant, avec leur contrat, une enveloppe d’actions de la société AliNicBug. De la sorte, ils pouvaient participer aux décisions importantes de l’entreprise. Nicar et Alibeth avaient compris que seules d’excellentes conditions de travail pouvaient attirer les candidats pointus dont ils avaient besoin. Sans cela, avec des ressources assurées chaque mois par le revenu garanti, ceux-ci pouvaient se permettre de refuser des emplois dégradés ou mal payés, et d’attendre pour choisir l’emploi qui leur conviendrait. Au final, employeurs, employés, tout le monde y gagnait.

Les repas livrés (salade de blattes dégorgées, gratins de cafards au poivre vert, boulettes de cancrelats au curry, croquettes de carapaces exsudées sur lit d’algues, etc.) avec une armée de drones ultra-rapides satisfaisaient tous les consommateurs, lents masticateurs ou engloutisseurs pressés. Les quantités produites nourrissaient une bonne partie de la population. AliNicBug dominait largement le secteur, mais des entreprises concurrentes apparaissaient, de tailles très différentes, de sorte que le marché commençait à saturer et, en conséquence, la quasi totalité de la population mangeait du savoureux cancrelat humanitatis.

Le nombre de repas ingérés commença à produire des conséquences imprévues. Plusieurs infirmiers en psychiatrie décelèrent des signes cliniques chez certains patients, venus s’en plaindre, et que semblait produire cette nourriture : plus grande aptitude à sourire, écoute plus ouverte, baisse de l’agressivité et des attitudes violentes, sensation de sympathie envers des inconnus, diminution des mensonges, démangeaisons de générosité, accès brusques de bienveillance ou encore endormissement béat silencieux. Ils avaient même noté des cas d’aide spontanée envers des personnes en difficulté, accompagnés parfois d’empathie (cas encore assez rares cependant). On avait également vu un homme sautant à l’eau pour sauver le chat de la voisine, à qui il n’adressait plus la parole depuis plus de dix ans. Ah, que vive le chat !

L’étude de ces étranges symptômes par les équipes du successeur du professeur Ragoût, toujours vénéré dans les esprits, et les examens effectués par leurs soins, permirent de décréter que l’on était en présence de cas avérés de bonhumanisme. Cette maladie ancienne et assez peu virulente jusqu’alors, avait pratiquement disparu depuis plusieurs dizaines d’années. Les confrères interrogés confirmèrent le verdict. Le mal ne semblait pas si terrible. L’épidémie de bonhumanisme se développa doucement sans réelle contre-offensive.

Dans le même temps, le club, jusqu’alors très prisé, de la politique et de la grande Administration continuait à se vider sans répit et sans que l’on trouvât de remède. Les structures de l’Etat n’étaient plus assurées. Aucun candidat ne se présenta pour succéder au président de la République, Maxime Jacobus, emporté lui aussi. Seules les petites unités communales, dont les responsables et les personnels ne constituaient apparemment pas de cibles pour le virus, résistèrent au tremblement cancrelatesque. Elles tenaient, cahin-caha, ce qui restait de l’appareil d’Etat dans leurs petites mains provinciales.

Voilà maintenant vingt ans que humanitatis blatta affectio est apparu. Tous les serviteurs de l’État, si habiles à gérer jusqu’alors les affaires publiques, ont disparu. L’État pyramidal ne contemple plus le pays d’en haut comme il le faisait depuis des siècles. Les populations se sont regroupées dans une confédération de petites communes autonomes, qui produisent localement ce dont elles ont besoin et versent à chaque individu, toute sa vie durant, un revenu garanti. Cela permet à chacun le choix de sa vie, et bonhumanisme aidant, les biens et tâches communs sont gérés aux mieux de l’intérêt public par les assemblées de citoyens bienveillants.

Nicar et Alibeth ont laissé la direction du groupe International-AliNicBug à leurs enfants. Eux-mêmes se passionnent plus que jamais pour l’étude fondamentale du cancrelat. Ils participent avec d’anciens salariés qui avaient à leur tour fondé leurs entreprises à la création d’organes de production locale diversifiée (blattes diversifiées, charançons, nèpes, capricornes, patineurs, bombyles, pyrale, cicindèles, bousiers, carabes, et autres conopides fourchus). Ils ont même constaté que plusieurs espèces que l’on croyait disparues commençaient à réapparaître dans la nature.

Le cancrelat avait maintenant totalement recolonisé la T Ces insectes portaient avec eux la solution à des problèmes fondamentaux auxquels l’humanité se confrontait depuis son origine. Nourrir la population planétaire ne présentait plus de difficulté : la qualité et le nombre de blattes comblaient amplement à l’appétit de tous les humains. Mais le cafard ne parvenait pas seulement à traiter des problèmes matériels. Il semblait s’insérer dans les esprits, voire dans les consciences. Ainsi, chacun étant repu, on constatait que le gaspillage régressait fortement. Plus personne ne jetait quotidiennement, comme autrefois, des quantités d‘aliments capables de nourrir des pays entiers. Cette habitude s’étendait aux produits courants que les usagers entretenaient davantage et réparaient pour les conserver plus longtemps. L’instinct de survie, la loi du plus fort, la compétition, la concurrence semblaient avoir de plus en plus de mal à s’imposer dans la société. Spontanément, se révélaient d’autres exigences : la prise en considération des plus faibles, la volonté de créer l’égalité des chances, la convergence entre l’intérêt personnel et l’intérêt public, la possibilité pour tous les individus de développer la conscience de leur être, la liberté, l’épanouissement. Le sentiment d’unité que le revenu garanti avait produit depuis son instauration ne permettait pas que soit abandonné un seul de ses membres dans la souffrance.

Contrairement à ce qu’avaient prédit certains de ses détracteurs, le revenu garanti n’avait pas favorisé la paresse. C’était tout le contraire pour Nicar et ses potes work-labeurs qui travaillaient à la construction de sa dernière trouvaille : la whale machine. Sur le modèle du scarabée originel, il avait conçu un avaleur des mers géant, capable de nettoyer les océans de leurs détritus, de les trier et les recycler. Il pensait même, grâce à un système de recomposition quantique de son invention, pouvoir extraire le plastique des poissons par bans entiers et les relâcher sans les affecter.

De son côté, Malaguissa Ragoût, la fille du professeur dont l’esprit protecteur flottait toujours dans les labos, s’investissait aussi sans relâche dans la recherche. Elle publiait, en sa qualité d’entomologiste-anthropologue, des articles très suivis par le monde scientifique. Elle y démontrait comment les insectes repeuplant la planète servaient de nourriture aux oiseaux. Ceux-ci, ré-alimentés, recommençaient à se reproduire. Leurs excréments favorisaient l’enrichissement des sols. Des forêts desséchées se régénéraient, retenant l’eau sur leur canopée. Des chaînes écosystémiques commençaient à se reformer. Elle revenait d’un voyage en Austrasie consacré à la très prometteuse découverte d’un insecte momifié dont l’ADN venait d’être réactivé.

Ce matin-là, en route vers son laboratoire, elle remarqua que le ciel, aujourd’hui d’un gris très léger s’ornait d’une large bande bleutée. Elle sourit. Elle se sentait légère.

beduprat@free.fr

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